Presse-moi la grappe : 100% Négrette Abonnés
Le 11 novembre 2022

Presse moi la grappe : Ep. 9 : 100% Négrette Parmi les cépages historiques du Sud-Ouest de la France, il en est un qui ne manque pas de couleur, d’intensité. Ce cépage, vous l’avez peut-être bu sans vous en rendre compte, en assemblage, dans l’appellation Fronton, où il est majoritaire. Mais – car c’est aussi un cépage voyageur–, on peut aussi le retrouver dans les Charentes, en Vendée, à l’Ile de Ré… et même en Californie !

C’est un raisin qui a ses fans et ses détracteurs : on l’adore ou on le déteste. Un cépage qui était un peu oublié, mais qui depuis quelques années revient sur le devant de la scène, vinifié pur, en 100% (en monocépage comme on dit) par toute une nouvelle génération de vignerons.



LA NEGRETTE Rien que le nom, déjà, dit tout : Negretta en langue d'Oc, c’est la forme féminine de negret : un rouge sombre, presque noir, pour ce raisin de cuve.

Le genre de rouge qui tache les dents ! Un raisin riche en anthocyanes, ces colorants d'origine naturelle : comme le tannat ou le côt, aussi issus de cette même grande famille du Sud-Ouest, notre négrette appartient à la famille des cotoïdes.

Des grappes compactes, et des grains de raisin caractérisés par une peau très fine – ce qui le rend ultra-sensible en cas de forte humidité, aux maladies comme la pourriture grise, l’oïdium, le mildiou, le black-rot…

On dit de la négrette qu’elle n’en fait qu’à sa tête, qu’elle est capricieuse : le vigneron doit être en permanence à l’affût. Elle demande un bon palissage car elle craint le vent.

Niveau goût ? ça donne des vins peu tanniques, peu acides, on dit souvent : à boire jeunes. C’est un cépage très typé, on pourrait dire un cépage clivant. La négrette, elle ne se profile jamais sur la pointe des pieds, elle déboule, bim ! Avec sa personnalité sudiste, orientale, entière, intense… à prendre ou à laisser !

Il y a ce fruité floral entêtant, ces arômes, reconnaissables entre mille : des fruits très noirs (mûre, cassis), un mélange de violette, pivoine, réglisse, épices… Parfois aussi de cacao, de caoutchouc brûlé. Un cépage qui sent le pneu cramé : pas très vendeur comme ça !

Cette négrette, elle vient d’où ? Une légende raconte qu’elle serait originaire de Chypre, et que s’appellorio Quezac ! -> La négrette (alors appelée mavro : noir, 

en grec) aurait été rapporté lors des Croisades par les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem.

Mais les recherches ampélographiques et les analyses ADN ont prouvé que la négrette a des origines locales, sur les rives du Tarn, dans le Sud-Ouest. Sa présence là-bas est attestée dans des écrits remontant au XIe et XIIe siècle (à l’époque on parle de négret).
C’est une voyageuse qui a ensuite migré en Haute-Garonne et Tarn-et-Garonne. On a réussi à retrouver et conserver pas moins de 190 souches différentes de négrette, preuve de son origine ancienne et de son adaptation aux différents vignobles où elle a été plantée.

Mais aujourd’hui encore, même si on en trouve quelques hectares au bord de l’océan dans la petite appellation Fiefs Vendéens (là-bas on l’appelle le « ragoûtant » ou « dégoutant » - au sens de « produisant beaucoup »), même si on en trouve en Californie (sous le nom de pinot noir de Californie)… Sa terre de prédilection, c’est bien la région toulousaine !

Car voilà, la négrette c’est surtout le cépage-roi de l’AOC Fronton, qui s’étend autour de la ville éponyme sur 20 communes et 2400 ha, entre le Tarn et la Garonne. 

Là-bas, la négrette constitue entre 40 à 100% de l’assemblage final des rouges ou rosés (Elle doit être majoritaire, et peut être complétée par syrah, cot, parfois cabernet franc, ou gamay). Elle se plaît sur des sols de boulbènes : mix de sables et limons.

Ce qui est intéressant de voir, c’est que si pendant longtemps la proportion de négrette avoisinait les 50% dans les rouges de Fronton ; aujourd’hui, une vingtaine de vignerons sur les 38 de l’appellation proposent des cuvées 100% négrette.

Un temps boudé, désaimé des Toulousains, c’est un cépage qui revient à la mode, surfant sur cette tendance actuelle aux vins souples, ronds et peu tanniques (forte expansion au XIXe siècle -> au XXe : la négrette décimée par le phylloxera est abandonnée par les Gaillacois, sans doute à cause de sa sensibilité aux maladies et sa production très irrégulière -> XXIe siècle : redécouverte du cépage )


Dégustation Nous avons dégusté une petite douzaine de quilles avant, et voilà celles que Tina a retenu.

Château Viguerie de Beulaygue Les Boulbènes 2020.

-  5 générations de vignerons (aujourd’hui Cédric Faure), 22 ha en conversion bio au coeur de l’AOC Fronton

-  Robe pourpre foncée comme souvent. Bouche framboise + poivre, bonne petite buvabilité pour une négrette. Cuvée suave, pas rustique, tanins fins (égrappage, cuve béton). Un vin sur des boulbènes : limons fins et frais typiques du terroir frontonnais, qui donnent cette Négrette veloutée, fraîche et florale -> Top sur daube de bœuf, chapon rôti

Château Boujac Sargha 2019

-  30 ha de vignes, des oliviers. En bio depuis dix ans, et cultivé en partie aujourd’hui selon méthodes biody + vendanges parcellaires + petits rendements + extraction douce en cuve

-  Robe tuilée / évoluée. Nez expressif, floral, fumé-poivré. Un vin avenant, élégant, assez plein, fin de bouche réglissée / persistance avec une astringence salivante

Philippe Selle : vigneron qui fait partie du Collectif Négrette (photo 7), fondé il y a 3 ans, qui regroupe une dizaine de caves et domaines parmi la quarantaine que compte le vignoble de Fronton. (photo 8)

Un cahier des charges encore + exigeant : rendements inférieurs à 35 hl/ha, sélections parcellaires uniquement, minimum de 70 % de Négrette (contre 40 % dans le cahier des charges de l’appellation). Le millésime 2019 a été élu « coup de cœur des journalistes » lors du dernier Palmarès annuel. Prix env. 19 €


Château Plaisance Penaveyre Grains de Négrette 2018

-  Une exclu concoctée spécialement pour le sommelier de la Halle aux Grains, resto parisien des Bras à la Bourse de Commerce

-  Marc Penaveyre et son fils Thibaut, 26 ha en bio et biody, minimum d’intrants-  Robe très soutenue/  Bouquet aromatique sous bois humus floral / Tannins de bouche extrêmement polissés.  Notes un peu basalmiques. Accord -> Un poulet rôti, un carré de veau au thym, une côte de porc au jus. Prix (uniquement à la carte du resto donc) 58 €

En conclusion, de ce qui ressort de ce test : intéressant de constater que bien vinifiée, la négrette supporte facilement 4 ans années. Mais aussi que pour apprécier ce cépage, il faut en limiter les rendements et privilégier des élevages en inox ou béton (pour préserver le fruité naturel).

Bien sûr il y a en a plein d’autres, aussi côté Vendée, comme Eric Sage.

J’aimerais dire un dernier mot sur un tout jeune couple épatant, toujours à Fronton, Morgane Jouan et Nicolas Baudet (photo 9), qui ont repris en 2019 à 26 ans le Château de Terre Fauve, construit au moyen-âge

13 hectares de vignes quasi-centenaires, implantées en AOP Fronton, qu’ils ont converti au bio. Travaillent en nature, fourmillent d’idées (ligne de cosmétiques naturels, brassent bière depuis peu).

Testé il y a un an, un très original ovni, blanc de négrette sucré, Amaitora 2020, 18 € prix public caveau chateauterrefauve.com

TINA MEYER

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